01/03/2013 - 05h26

Dossier – Les Pieds Bandés

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Pendant cinq ans, Li Kunwu a dessiné sa vie, une vie qui commence en 1955 pour se poursuivre sur le papier quelques cinquante-cinq ans et trois tomes plus tard. Elle laisse derrière elle un témoignage impressionnant sur l’histoire d’un homme, soldat-dessinateur de Mao, qui a traversé tout ou presque de l’histoire récente de la République populaire de Chine. Avec son complice et ami Philippe Ôtier, co-scénariste, ils signent un document unique – « Une Vie Chinoise » –  sur les coulisses de la propagande du parti et ces années rouges encore méconnues de la jeune génération.

Son nouvel ouvrage, « Les pieds bandés »,  dont le trait torturé esquisse toute la difficulté du récit, offre un regard acéré sur cette terrible pratique qui marqua dans leurs chairs des millions de femmes chinoises. La chute de la dernière dynastie sonna peu à peu son déclin. Mais, à la périphérie de l’empire, dans la province du Yunnan dont est originaire Li Kunwu, certains villages continuèrent à bander les pieds des fillettes jusque dans les années 30…

Les petits pieds des femmes chinoises

INT_piedsbandes_00_FR_PG001_042.inddDepuis des siècles, les petits pieds ont causé la souffrance de générations de femmes chinoises. A la fois mutilation et habillage féminin, épouses ou filles-fleurs oscillent entre retraite et séduction. Retraite pour l’épouse de l’ombre, broyée par une mutilation cruelle. Séduction pour la courtisane enchanteresse, mais au prix de quelles souffrances ? A la chute de la dernière dynastie, cette pratique cruelle est peu à peu abandonnée. Elle perdure toutefois dans certaine province éloignée et notamment au Yunnan, à la périphérie de l’empire.

Préambule historique

A l’époque des Tang (618-907), l’histoire de Chine s’internationalise. Chang’an devient une ville cosmopolite au croisement des routes de la soie. De nombreux marchands étrangers s’installent dans la capitale et déploient fastes et splendeurs devant la cour. Beautés et arts fleurissent. Tous les débordements sont permis, à l’instar de ces coiffures féminines agrémentées de savants chignons qui s’enroulent sur le haut de la tête. L’idéal féminin est alors celui de Yang Guifei, célèbre concubine de l’empereur Xuanzong. Ses formes rondes et généreuses évoquent une certaine luxure acceptée par une époque plus permissive. Mais c’est aussi Yang Guifei qui sera en partie responsable de la chute de la dynastie. L’empire ne résistera pas à sa fascination pour An Lushan, général sogdien…

Suite aux péripéties de la femme fatale tombeuse d’empire, la Chine connait quelques décennies mouvementées, le royaume se fracture et s’effrite, image récurrente de l’histoire. En 960, les Song reconquièrent le pays et le réunifient. La nouvelle dynastie marque alors un retour à une certaine forme d’orthodoxie. On réorganise le mandarinat. Le néo-confucianisme affirme à nouveau sa vision pyramidale de la société. La femme se retrouve figée dans son rôle. L’épisode Yang Guifei est définitivement clos. La Chine se recentre sur elle-même. Des codes sociaux plus rigides reprennent le dessus. Les femmes n’ont pas à faire l’histoire, surtout, elles se doivent de rester en retrait. C’est dans ce climat frileux, dans l’interstice des deux dynasties les plus rayonnantes de l’empire qu’apparaitra la légende* venant justifier une pratique révélatrice du nouveau rôle dévolu à la femme, marquant définitivement son déclin économique et politique.

*On conte que le poète et souverain Li Yu (937-968) désirant contempler l’une de ses épouses favorites, Yao-niang, en train de danser sur une grande fleur de lotus artificielle, imagina de lui transformer les pieds « en croissant de lune » et pour cela, lui rapprocha les orteils vers le talon (os calcaneum), serrant le tout vigoureusement dans des bandes d’étoffe. Il voulait ainsi retrouver l’image de la nouvelle lune dont les deux cornes pointent dans le ciel. Beaucoup plus tard, des chercheurs se penchant sur les premiers petits pas des chinoises y virent une version précoce du ballet ou de la danse sur pointe. Traditionnellement, Yao-niang est représentée en train d’enrouler des bandes autour de ses pieds. Une autre légende évoque une femme-renarde, Ta Chi, qui ayant gardé ses griffes lors de sa transformation, les enroula dans des bandes d’étoffe afin de les dissimuler. Enfin, on parle aussi d’une impératrice aux pieds-bots, qui, jalouse de la beauté des femmes, obligea l’empereur à prendre des mesures pour que dans le royaume, toutes les femmes aient les pieds bandés.

Une singularité chinoise

INT_piedsbandes_00_FR_PG001_042.inddL’origine des pieds bandés aurait donc été légèrement antérieure à l’époque Song (960-1279). Ce qui est sûr, c’est qu’ils furent d’abord réservés à l’aristocratie chinoise. Symbole de séduction mais aussi marque du néo-confucianisme ambiant, pour maître Kong (Confucius), la femme est un être fondamentalement inférieur à l’homme : « Une femme ne doit jamais être entendue hors de sa maison« . Cette pratique va de fait arriver à point nommé. Alors que la société se réorganise, la pyramide des rôles laisse la femme en retrait, le bandage des pieds va contribuer à la cloîtrer chez elle, définitivement prisonnière du cadre, maîtresse de l’intérieur. Elle restera soumise à son mari toute sa vie durant, et à son fils aîné si l’époux a le malheur de disparaître.

Ce déclin du statut de la femme va s’enraciner profondément dans une relecture chinoise de la « maîtresse du yin » et progressivement, la pratique des pieds bandés va se généraliser, devenant synonyme du devenir féminin, forme rituelle du passage à l’âge adulte où la femme n’est alors totalement revêtue de son statut de femme qu’à l’instant où elle est mutilée. Sans pieds bandés, pas de considération, pas de mariage, pas de descendance, pas de culte des ancêtres, pas de famille. La femme n’existe plus. Tous les ciments de la société chinoise vont ainsi se lier contre une femme-victime. Au moment du choix des fiançailles, c’est la petite chaussure qui est envoyée au futur mari comme gage de la conformité de la promise à son statut d’épouse de l’ombre. Et chacun de la jauger, de l’admirer, d’en vérifier la taille. Trois pouces[1] pour deux « lotus dorés », sept centimètres à peine de semelles et tissus brodés.

Sans pieds bandés, point de salut. Les femmes en seront vite conscientes, au point que l’écrivain Tao Tsong-yi affirmait dès l’époque des Yuan (1277-1367) : « Si la coutume n’était pas encore universellement observée avant les ères Hsining (1068-1077) et Yuan-fen (1078-1085) de la dynastie Song, de mon temps, les dames se seraient estimées déshonorées de n’avoir pas les pieds bandés. » Autre preuve que cette pratique restera toujours extrêmement liée à une certaine conception du monde très chinoise, elle ne passera pas les frontières de l’empire et jamais ni les ethnies, pourtant nombreuses, ni les dynasties étrangères ne l’adopteront. Au contraire, certaines tenteront même de supprimer une coutume jugée barbare mais pris sous l’influence du phénomène de mode, certaines femmes de cour s’y essaieront sans que cela dépasse cependant un univers purement esthétique et frivole.

Ainsi, à l’époque des Qing (1368-1644), alors que la dynastie mandchoue interdit à ses femmes de céder à cette pratique jugée barbare afin de garder pure la ligne de succession impériale, les coquettes mandchous prirent le parti de s’affubler de socques de bois, au talon central censé représenté le petit pied afin de garder l’illusion esthétique. Bien plus tard, en 1840, le père Huc écrit : « Les femmes chinoises, riches comme pauvres, celles des villes et des campagnes, sont toutes estropiées… Tous les habitants du Céleste Empire raffolent des petits pieds des femmes. Les filles qui dans leur enfance ne les ont pas serrés trouvent difficilement à se marier. »

Le petit pied : une vision esthétique du monde

INT_piedsbandes_00_FR_PG001_042.inddAu-delà de son aspect plus rigoriste, c’est toute une vision du monde que recouvre le bandage des pieds. Sous les Song, la femme doit se montrer souple, douce et soumise, fidèle à l’idéogramme signifiant « paix » ou « sécurité » représentant une femme sous un toit. L’idéal féminin devient un idéal de discrétion, de candeur ; la femme en retrait un symbole de beauté par ce qu’elle cache, par une grâce discrète, loin de notre conception occidentale où on la représente dans toute la générosité de ses formes, où les lignes glissent avec la main du peintre dans une sensualité exacerbée. En Chine, le beau se découvre peu à peu. A l’instar des jardins chinois qui reproduisent le microcosme dans le macrocosme, où trompe l’œil et inapparent ne permettent jamais de saisir le paysage au premier regard. La femme chinoise porte en elle sa séduction mais cette dernière est toute en finesse, discrétion, non-dit. Le petit pied que l’on ne découvre jamais vient alors sublimer ce sentiment d’inaccessible où l’homme apprécie autant l’être que le non-être.

La peinture est faite de vide et de plein. De même, la beauté est faite de ce qui s’offre et de ce qui se retient. La fonction du vide est à l’origine de tout. Dans le Dao De Jing (Livre de La Voie et la Vertu), Lao Tsi l’exprime en quelques mots : « Bien que trente rayons convergent au moyeu, c’est le  vide médian qui fait marcher le char. L’argile est employée à façonner les vases, mais c’est du vide interne qui dépend leur usage. Il n’est chambre où ne soient percées porte et fenêtre, car c’est le vide encore qui permet l’habitat. L’être a des aptitudes que le non-être emploie ». La fonction du caché devint objet de nouveaux mythes. Le vide devient non-dit. Le pied s’oublie.

La souffrance, pourtant bien réelle, fut niée par les poètes qui comparent alors la démarche de ces femmes mutilées à « l’oscillation des fleurs sous la brise ». Le corps, reproduction du monde, oublie sa chair pour devenir image. A nouveau, on pense à ces jardins chinois, à ces bonsaïs torturés, à ces pierres déplacées pour reproduire la vision humaine d’une nature déjà contrôlée par l’homme. Le même principe d’une nature refaite à l’image de l’homme s’appliqua aux femmes dont les formes furent remodelées pour plaire à leurs bourreaux.

Dans la cosmologie chinoise, le Yin et le Yang se répondent et s’interpénètrent. Le principe Yang rassemble des notions telles l’homme, le soleil, l’adret, le positif. Le principe Yin contient la femme, la lune, l’ubac, le négatif. Ainsi, chaque élément s’organise et pénètre un système complexe où la femme est le versant sombre de l’homme. Dans la société, l’homme agira ouvertement, prendra part aux affaires de l’état, s’exposera à la vue de ses semblables afin d’affirmer ce rôle de soleil qui brille et dont les rayons doivent toucher ceux qui le côtoient. La femme apprendra à agir en retrait, derrière le rideau, rôle effacé et néanmoins fondamentale, elle sera celle qui décide souvent, mais dans l’ombre, tel que son statut l’implique. De par ses pieds bandés, handicap physique, le rôle rentrera dans les chairs. Trop ambitieuse, elle devenait dangereuse. Une fois mutilée, elle retrouve sa place, indispensable mais dans le cadre.

Un fantasme sexuel

INT_piedsbandes_00_FR_PG043_082.inddDu social à l’esthétisme, de l’esthétisme à la séduction, le petit pied a sublimé ses souffrances, s’est mu en objet de fantasme. Au-delà de la rigidité confucéenne, une lecture plus coquine, doucement fantasmatique, va le colorer et le transformer en objet érotique. Si la morale du jour voulait la femme de l’ombre, la nuit dévoilera la femme de tous les désirs, doucement exquise, offerte mais à découvrir. Au foyer, la chambre à coucher est domaine du Yin. L’homme n’y pénètre que pour faire son devoir. De fait, c’est là que les femmes changeaient leurs bandelettes, dans l’intimité de leur univers. C’est aussi là qu’elles utiliseront leurs charmes, transformant le petit pied en outil de l’amour. Mais, les jeux amoureux sont subtils et les jeunes filles fraîchement mariées devaient d’abord apprendre à connaître tous les arcanes de l’ébat. Alors, souvent, pour les instruire, les mères soucieuses, offraient aux jeunes filles quelques objets du quotidien où subrepticement, un artiste avait représenté quelques unes des positions requises pour satisfaire l’époux.

Le fond discret d’un innocent sucrier, l’arrière d’un porte-manteau, la semelle d’une petite chaussure offerte au moment du mariage, tout pouvait se muer en manuel descriptif remplaçant les non-dits. Ces objets de l’amour, on en retrouve encore aujourd’hui chez les collectionneurs. Ils rejoignent toutes ces représentations artistiques, gravures érotiques anciennes, estampes, manuels décatis qui nous livrent l’intimité de la chambre à coucher. On  y découvre les amants entièrement nus à l’exception des petits pieds des jeunes femmes  qui ont gardé leurs petits chaussons. Certaines reproductions peuvent montrer tout le détail de l’anatomie féminine mais jamais ne dévoileront le secret du lotus doré, confirmant là le tabou qui régnait alors sur cette partie du corps.

D’après Etiemble : « Plutôt qu’un tabou absolu, ce port du bottillon pendant l’étreinte ne nous signifie-t-il pas simplement que la laideur du pied-bot nu, et surtout son odeur, commandent cette précaution. » Ce qui est sûr, c’est que l’interdit nourrit le fantasme. Le pied joua même un grand rôle dans la séduction amoureuse. Un amant épris voulant séduire sa belle lui effleurait discrètement le bout de la chaussure. Si cette dernière ne marquait aucune résistance, il se sentait alors encourager à poursuivre ses avances. Par contre, il était totalement inconvenant de toucher les pieds d’une femme hors du contexte amoureux.

Blessure de l’âme ou simple perversion ?

INT_piedsbandes_00_FR_PG001-042.inddAu-delà de l’aspect plus fantasmatique, la mutilation nécessaire pour obtenir la taille désirée des trois pouces fit aussi l’objet de considérations pseudo-scientifiques plus hasardeuses. Ainsi, on prétendait qu’elle avait pour fonction d’obtenir un changement physiologique utile aux femmes dans les ébats amoureux. La démarche maladroite et ondulante impliquée par l’opération renforçait certains muscles nécessaires à la jouissance de l’homme. D’après Etiemble : « la démarche imposée par les pieds bandés provoquait un développement particulier du mont de Vénus et une grande vivacité des réflexes vaginaux. » Les experts médicaux ont rejeté ces théories.

Dans les maisons de plaisir, courtisanes et filles-fleurs apprirent également à jouer d’un attribut devenu appareil de séduction, à utiliser toute la subtilité de l’inapparent. Objet transitionnel du désir, le petit chausson brodé cachant le pied-bot devint le centre de joutes ludiques. Les hommes prenaient un plaisir lubrique à y boire de l’alcool, allant jusqu’à se masturber devant des petites chaussures. S’en suivra tout un fétichisme. Le vol des petits chaussons était assez commun. Dans les campagnes, certains tentaient d’acquérir celles des femmes qu’ils convoitaient au point que dans le nord du pays, elles en soient parfois réduites à coudre leurs chaussettes quand elles avaient à sortir.

Réjouissances et divertissements allèrent même jusqu’à la perversion, l’homme prenant du plaisir à tenir dans ses mains l’objet de longues souffrances. Dominateur, il se voyait là confirmer dans son rôle de mâle, allant jusqu’à jouir en accomplissant les actes les plus barbares. Certains rapportent le cas de femmes obligées de danser les pieds débandés, d’autres se délectaient de leur odeur fétides… Robert Van Gulik s’est même demandé si, au-delà de toutes les explications que l’on pu trouver, tout ce folklore du pied et de son petit chausson ne demande pas un examen psychanalytique, peut-être sous l’angle du fétichisme de la chaussure.

La fantaisie de milliers de chaussons 

Des chaussures, il en existe de toutes sortes. Aujourd’hui, les passionnés se les arrachent. A Shanghai, le musée privé de Yang Shao Rong leur est entièrement consacré avec notamment plus de mille petits chaussons. La plus ancienne paire date de l’époque des Song du Nord. Intarissable, il peut passer des heures à parler de sa collection, décodant la moindre broderie, faisant revivre les heures solitaires de ces jeunes filles qui passaient parfois des mois à coudre tous les symboles de l’espoir sur petits chaussons et jambières. Elles se jouaient alors des homonymes de la langue chinoise, associant un symbole à un sentiment ou une représentation à une idée. Ainsi, sur un minuscule bottillon, on reconnait les cinq chauves-souris qui expriment le bonheur, une fleur de lotus, la pureté, une pêche, la longévité. Sur un autre, une araignée descend de sa toile afin de ramener le bonheur sur terre ou un pinceau évoque les lettrés et dessine déjà un espoir de promotion pour un époux fonctionnaire.

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Mais au-delà des symboles, de la finesse des broderies, il y a les chaussures pour l’été, plus fines et ouvertes en grillage de tissu au niveau de la semelle (pour l’aération) ; celles rembourrées de l’hiver, fermées par une boucle de cuivre. Il y a les chaussures de cuir pour la pluie et celles à crampons pour la neige. Certaines ont même des talons rehaussés qui abritent un petit tiroir, les belles y cachaient de la poudre parfumée. Ainsi, en marchant, elles dégageaient des effluves envoûtantes. Enfin, il y a les chaussures des prostituées, dont les talons blancs montent sur la cheville ; celles des actrices d’opéra, toutes de bois, frappant le sol ; celles sans talon, réservées au foyer ; celles que l’on portait pour les funérailles ; les rouges en soie pour le mariage ; les minuscules que l’on amenait en offrande au bouddha pour demander un fils ; les socques mandchou et enfin, l’ultime paire qui vous accompagnez dans la tombe, définitivement…

Une mutilation incontournable

Mais en quoi consistait exactement l’opération visant à réduire la taille du pied ? Il faut rappeler que l’objectif était d’atteindre la taille des trois pouces. De fait, les fillettes restaient insouciantes jusqu’à l’âge de six ans. A ce moment là, on choisissait un jour faste, sous la protection de la déesse Guanyin que l’on était allé prier au temple. L’hiver était la meilleure saison car le froid aidait alors le pied à s’engourdir, évitant à l’enfant des souffrances trop vives. Le premier jour du bandage était l’occasion d’une grande cérémonie familiale. L’opération était souvent menée par une femme expérimentée afin d’éviter à la mère de subir les cris de douleur de sa fille. On passait d’abord les pieds dans l’eau bouillante pour assouplir la peau. Certains y ajoutaient des herbes et autres plantes médicinales de leur connaissance ayant pour vertu d’aider le pied à se détendre. Chaque province avait sa propre technique, chaque famille ses petits secrets.

blessureLe pied bien détendu, on le massait, les ongles étaient taillés très court et de l’alun passé entre les orteils. Le bandage commençait alors. Des bandes de cotons préparées à cet effet étaient passées à l’eau chaude, ainsi, elles se resserreraient sur le pied en séchant. Le gros orteil était recourbé, les quatre autres repliés contre la plante du pied. On augmentait alors la pression jusqu’à obtenir un angle aigu du tarse et du métatarse. Parfois, on glissait entre les bandes des morceaux de verre ou de porcelaine afin que les blessures provoquées accélèrent le pourrissement de la peau. L’opération terminée, la fillette devait se lever et faire ses premiers pas. Beaucoup succombaient à la douleur et devaient s’y prendre à plusieurs reprises. Par la suite, les pieds seraient rebandés fréquemment et les chaussures portées de plus en plus petites. Il fallait deux ans pour obtenir « les petits lotus dorés ». A ce moment là, le calcanéum changeait de direction, d’horizontal, il devenait vertical. Toute la cheville était alors dissimulée sous des jambières.

D’après J.J Matignon, médecin attaché à la légation et à l’hôpital français de Pékin au début du siècle : « Cette mutilation pouvait entraîner la mort (un cas sur dix disait-on…) et surtout, des complications : troubles vasculaires, gangrènes, ulcérations. Il n’y avait pas d’arrêt total du développement du pied mais plutôt perversion. »  La jambe devenait une sorte de long fuseau droit au mollet escamoté, le pied, sorte de cheville hypertrophiée, évoquait un sabot de cheval ou une fleur de lys renversée. Au lieu de se développer à plat, les osselets du pied (calcanéum-scaphoïde-cuboïde-métatarsiens-orteils) étaient forcés par des bandages et ramenés en arc de cercle, ce qui raccourcissait le pied de moitié. Dans certaines régions de Chine, on retirait le scaphoïde lorsqu’il perçait ou faisait saillie.

Un test pour mesurer la fissure dans le pied se faisait avec une pièce de monnaie qui devait rentrer perpendiculairement dans la pliure. Si la pièce rentrait juste bien, on estimait que l’opération était un succès. Finalement, un pied bandé parfait devait apparaître comme une extension de la jambe plutôt qu’un angle. La souffrance des jeunes filles étaient terribles les premières années, les cantonnant à l’intérieur des maisons. Progressivement, elles réapprenaient à marcher et vivre avec leurs pieds-bots. Les historiens s’opposent toutefois sur les conséquences d’une telle mutilation. Le père Huc prétend avoir observé des femmes des journées entières qui, sans douleur ni fatigue, jouaient au volant en le frappant de leur brodequin ou bottines… le rire sur le visage. Au contraire, Robert Van Gulik écrit : « Les femmes perdirent tout espèce de goût pour la danse, l’escrime, et autres exercices physiques dont elles avaient fait grand cas auparavant. »

Le combat  des femmes

Au-delà de toutes les femmes qui ont souffert, il y a toutes celles qui se sont  battues pour l’abolition d’une pratique mutilante. Au siècle dernier toutefois, les missionnaires européens osaient à peine dénoncer un usage qui servait leurs intérêts. Rome n’avait-elle pas décrété qu’il n’était point urgent de le contrarier directement, la prohibition des petits pieds chez les femmes chrétiennes devenant un nouvel obstacle à la conversion des infidèles. L’influence des concessions étrangères fut un premier pas vers une prise de conscience des femmes chinoises. Ces européennes qui ne se bandaient pas les pieds représentaient de par leur élégance un attrait certain sur les rares femmes de l’empire qui pouvaient fréquenter ce monde. Ainsi, les quelques courtisanes amenées à côtoyer les étrangères furent aussi les premières à lutter contre cette pratique et osèrent parfois s’afficher sans les lotus dorés.

INT_piedsbandes_00_FR_PG001_042.inddUn peu plus tard, à la fin du 19e siècle, l’anglaise Archibald Little mena une campagne active pour l’abolition définitive de cette pratique dégradante. Cette féministe soutenue par les derniers hauts fonctionnaires Qing fut même approuvée par Cixi, fameuse impératrice, qui, en tant que mandchou, avait les pieds normaux. Nombre de femmes chinoises continuèrent ensuite son combat. A l’âge de six ans, l’écrivain Xie Bingying arrache ses bandelettes et part en courant sous la pluie ; la femme du poète Su Shi échappe aussi à une mutilation qu’elle dénonçait. La chute de la dernière dynastie (1911), les manifestations étudiantes du quatre mai 1919 prenant en grippe les relents féodaux confucéens achevèrent de sonner la fin d’une coutume devenue dépassée.

Dans certaines régions, des techniques de bandage lâches se mirent peu à peu en place. Les femmes purent progressivement retravailler aux champs. Mais, les provinces plus éloignées restèrent longtemps hermétiques au changement. Pauvres, rurales, tenues par des satrapes autoritaires, elles n’absorbèrent que très doucement ces idées révolutionnaires venant rompre les gestes accomplis depuis des siècles. Les résistances campagnardes et le désordre politique d’une Chine soumis aux Seigneurs de la Guerre contribuèrent aussi à leurs isolements. Pourtant, la montée en puissance des communistes et les discours égalitaires sur la femme firent aussi progressivement leur chemin. Les intellectuelles des bases rouges du Shaanxi défendaient une femme forte, égale de l’homme, et définitivement émancipée. En 1949, l’avènement des communistes leur donna raison. Le bandage des pieds des fillettes fut définitivement aboli. Dix siècles de tortures prirent fin pour la femme chinoise.

La province du Yunnan : dernier bastion des femmes aux pieds bandés

A Liuyi, petit village du Yunnan perdu aux confins de la Chine du sud-ouest, les femmes continuèrent à bander les pieds des fillettes bien après l’abolition de cette coutume. L’éloignement de la province et le peu de voies de communications existant alors explique sûrement ce fait mais, en 1950 encore, on rencontre des cas de femmes bandant les pieds de leur fille. Aujourd’hui, ce petit village de deux milles âmes compte toujours quelques de septuagénaires aux pieds bandées. Ces femmes, au destin peu commun, se sont réunies au sein d’une association sportive et pratiquent matin et soir gymnastique et jeux de boules. On croise encore plusieurs « Liuyi » au Yunnan mais ce village est le plus représentatif d’un fragment de l’histoire de Chine qui n’intéressera bientôt plus que sociologues et collectionneurs.

Geneviève Clastres

Journaliste/Interprète sinisante – Site Web


[1] Un pouce = 2,54 cm (un pied = 30,5 cm ou 12 pouces

 

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