15/04/2015 - 02h59

L’Interview de Masashi Kishimoto – Kaboom

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Initialement sorti en novembre 2014, le n°7 du magazine Kaboom proposait (et propose toujours d’ailleurs !) de découvrir une interview exclusive de Masashi Kishimoto, l’auteur de Naruto depuis sa création en 1999 ! Les propos du célèbre mangaka ont été recueillis par Stéphane Beaujean (Kaboom) ainsi que par Christel Hoolans (Editions Kana). L’occasion de faire un tour d’horizon sur la série et la franchise Naruto qui a su s’imposer comme le digne successeur de Dragon Ball, un manga qui a d’ailleurs beaucoup inspiré Kishimoto pour l’écriture de sa série.

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Il y a énormément de personnages orphelins dans Naruto. Est-ce un archétype que vous affectionnez particulièrement ?

J’ai eu la chance de grandir heureux, entouré de mes deux parents. Mais j’ai pu observer très jeune les effets de l’abandon sur plusieurs de mes amis qui étaient orphelins. Notamment un camarade plus âgé, avec qui je m’entendais si bien que je l’ai suivi au club de baseball de l’école. Tout au long de notre relation, j’ai pu noter la différence de nos comportements, ses frustrations d’orphelin. On ne lui offrait pas les jouets qui étaient en vogue à l’époque, par exemple. Cet aîné m’a beaucoup marqué, et je me souviens que lorsque je le plaignais, il me répondait qu’avoir des parents pouvait également être une source de problèmes et de conflits. C’était peut-être vrai, mais j’ai toujours eu le sentiment que cette réponse cachait une forme de fierté, ou de provocation. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais un enfant assez sensible aux situations familiales compliquées. Je me souviens d’avoir écouté attentivement ce que racontaient mes camarades dont les parents avaient divorcé, et qui ne vivaient qu’avec leur mère. Ils me confiaient leurs problèmes et j’essayais, dans la mesure du possible, de leur donner conseil, en même temps que je prenais conscience de leurs troubles et de leur état psychologique.

Ainsi, quand je me suis décidé à raconter une histoire autour des ninjas, je me suis souvenu des petits villages de la province de Nara, comme Iga ou Kôga, où l’on dispensait de véritables formations pour espions. La mort était une perspective que l’on acceptait dans ces familles d’espions, et les enfants en cours d’apprentissage avaient parfaitement conscience qu’ils ne profiteraient pas très longtemps de leurs parents. Une fois acquise l’idée que Naruto et la plupart de ses camarades seraient par nature des orphelins, les souvenirs de mes amis d’enfance, (et notamment de ce camarade plus âgé), et tout ce qui pouvait en découler m’est revenu en mémoire. Je savais que j’allais décrire avec précision ces comportements, et j’ai abondamment puisé dans mes souvenirs d’enfant pour concevoir les personnages de Naruto. J’avais tellement de choses à raconter sur ce sujet !

D’ailleurs, la famille de sang, quand elle existe encore et qu’elle a résistée à la mort, est toujours dysfonctionnelle dans Naruto. Comme si la seule famille qui devait exister était celle des Ninjas, cette immense communauté. D’où vient cette idée ?

Il me semblait indispensable de ne pas limiter la notion de famille aux liens du sang. L’exemple le plus évident de cette vision des relations humaines que je tiens absolument à mettre en scène, c’est la relation que développent Naruto et Jiraiya. Ces deux êtres solitaires, un orphelin et un ermite, subliment la relation de maître à élève pour nouer peu à peu une relation que je qualifierai de filiale. Le sens du mot « famille » tel qu’on l’entend le plus souvent m’apparaît trop restreinte. D’autant que je m’adresse à un public jeune qui se trouve de plus en plus confronté à la situation du divorce.

Cette conception des relations me vient probablement de la région où j’ai grandi, où les habitants se regroupaient en communautés dénommées « kumi » (= « clan », « groupe »). La coutume veut que l’on traite chaque membre de la communauté à l’égal de ceux de sa propre famille. Chez moi, ce clan s’appelait « kô-gumi », et l’on s’organisait par groupes à de 8 à 10 personnes pour aller, par exemple, couper le bois qui servait à faire chauffer le bain. Pendant le temps de la récolte de riz, ceux qui terminaient en premier devaient assister leurs voisins. Les membres du clan se réunissaient une fois par mois pour diner, et lors des cérémonies funéraires, ils s’asseyaient les premiers. Si l’une des familles conviait le prêtre au repas qui se tient après la prière, les autres membres du clan étaient aussi invités à table pour prier. Le fonctionnement social du clan était identique à celui d’une famille, voilà pourquoi le kumi a eu tant d’importance dans mon enfance. Mon village, au fond, fonctionnait sur un modèle proche des communautés fondées par les ninjas. Et fatalement cette expérience m’a influencé au moment de la création de ce système des villages dans Naruto. Notamment dans la mesure où, dès le début, j’ai su que les ninjas formeraient une seule et grande famille.

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Naruto et Sasuke, au fond, sont les deux faces d’un même problème : être la condition d’orphelin. Mais ils l’affrontent de manière diamétralement opposée.

J’ai délibérément choisi d’opposer les deux personnages. Leur différence s’explique par le fait que Naruto est orphelin de naissance, tandis que Sasuke a encore ses parents. Il souffre de leurs présences avant de découvrir, à leur mort, qu’il souffre bien plus à cause de leur disparition. Et c’est là que l’opposition avec Naruto s’accentue une première fois: Sasuke reproche à ce dernier son incapacité à comprendre la douleur du deuil, lui qui n’a jamais connu l’amour filial. Et c’est vrai que Naruto ne comprend pas. Il faut attendre qu’il se trouve sous le patronage de Jiraiya, qui apparaît comme un maître, lui donne de l’amour, et prend peu à peu la place d’un père de substitution, avant de mourir assassiné, pour que Naruto prennent la mesure de ce que signifie une disparition comme celle-ci. Mais il fait cette expérience trop tard pour pouvoir échanger avec Sasuke.

Les réactions face au deuil accentuent les différences entre les personnages. Sasuke se fait submerger par la haine, une haine d’une puissance égale à l’amour qui l’animait auparavant. Tandis que chez Naruto, la blessure du deuil marque le départ d’une réflexion sur la vengeance, la souffrance et la manière dont les actes et la personnalité peuvent évoluer. Il comprend qu’il doit apprendre à se dominer après avoir vu les effets de la douleur sur Sasuke. C’est là sa véritable performance en tant que héros : il parvient à survivre au deuil sans succomber au désir de vengeance, à distinguer le besoin personnel de l’intérêt collectif.

J’ai cultivé cette opposition en faisant en sorte qu’elle s’accentue par étapes, et je voulais qu’elle prenne le lecteur à contre-pied. Car Naruto, de prime abord, apparaît émotif, instinctif, et Sasuke froid, calculateur et réfléchi. Or le temps montre que les apparences sont trompeuses, que l’émotif et le réfléchi ne sont pas ceux qu’on imaginait.

Si je devais être tout à fait franc, je dirais que la réalité m’apparaît complexe. Je me sens au fond plus en phase avec Sasuke, car je ne pourrais ni ne voudrais pardonner le meurtrier d’un membre de ma famille. Je me retrouve assez sincèrement dans les réactions de Sasuke. En même temps, raisonner comme lui mène à une surenchère dans la violence, et en fin de compte à la guerre. L’histoire se répète inlassablement, or c’est un cercle qu’il faut briser.

Ma série parle beaucoup de ce besoin de se souvenir des erreurs du passé pour ne pas les réitérer. Pour être tout à fait honnête, surmonter ses traumatismes comme le fait Naruto me semble idéaliste un peu naïf. Mais je crois que ce genre d’utopie doit exister et être défendue dans le Shonen, le genre se doit avant tout d’être porteur d’espoir.

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Les enfants sont souvent les instruments des projets des adultes, et se soumettent même parfois passivement, Naruto le premier. En avez-vous eu conscience, et pourriez-vous expliquer votre désir de montrer, derrière l’optimisme et la joie de Naruto, une enfance brimée par la société ?

Enfant, j’étais très obéissant, je n’ai jamais contesté l’autorité des adultes, que ce soit celle de mes parents ou des professeurs. Leur parole avait valeur de vérité et je ne me posais pas de questions. Je pense que je transmets assez naturellement ce tempérament à mes personnages. La plupart des enfants que j’ai côtoyés étaient comme moi, et ceux qui étaient plus curieux, plus indépendants ou plus « punks » face à l’autorité, ne m’ont pas suffisamment marqué, je crois, pour que je veuille les intégrer à mes histoires. Je crois qu’instinctivement, j’ai tendance à créer des personnages qui sont plutôt des « enfants sages ». L’arrivée du capitalisme au Japon, après-guerre, a permis de mettre en place un environnement confortable pour ma génération. Et nous, les enfants, ne pouvions en reconnaissance que les remercier et leur obéir. J’avais peur, de mes parents mais également de la société. Je n’ai jamais ressenti de colère ou une frustration particulière, je constatais en silence les contradictions dans le discours des adultes, sans en faire état. En revanche, il est évident que je ne me gêne pas dans mes mangas ! Je m’exprime d’autant plus librement que j’installe l’intrigue dans un monde que j’ai moi-même créé. C’est peut-être un peu lâche (rires), et c’est bien pour ça que je n’irais pas jusqu’à me dire anarchiste ! Sorti de l’écriture, je suis plutôt obéissant

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Le monde de Naruto est toujours perturbé de grandes menaces dont l’objet est, de prime abord, politique. Mais peu à peu, vous révélez que le projet social n’est, chez les démons, qu’une façade cachant des traumatismes liés à l’enfance, des angoisses insurmontables, des blessures toujours ouvertes, que le temps à transformées en un projet politique délirant.

Dès les premiers chapitres de Naruto, je parle des guerres de pouvoir, des enjeux et des projets des principaux protagonistes. Mais le sujet qui m’intéresse et que je creuse, ce n’est pas tant la réalisation de ces projets, que les motifs de ces personnages : comment en sont-ils venus à agir comme ils le font ? C’est ce processus de construction psychologique qui m’intrigue. Et je crois que le lecteur est comme moi : il veut surtout comprendre. Je décris donc peu à peu l’environnement dans lequel ces personnages ont vécu, j’explique les circonstances de leurs actes, je fais en sorte que le lecteur puisse éprouver de la sympathie pour ces personnages de prime abord mauvais.

Dans les revues shonen, l’ennemi doit incarner une forme de mal absolu. Mais d’autres séries le font déjà, et je ne voulais pas que Naruto s’inscrive dans ce schéma. Plutôt que de m’attarder sur la description de l’ennemi, sur sa puissance et son action, j’ai préféré détailler les circonstances de sa naissance, de sa transformation en monstre. Les motifs de ces personnages sont d’ailleurs assez simples, ce sont les sentiments personnels, les traumatismes de l’enfance, des problèmes familiers qui suscitent l’identification, et donc l’empathie. Je fais attention à distribuer les indices de leur passé avec parcimonie, afin que leur caractérisation ne soit pas trop simpliste. J’avance par étapes, afin de m’assurer que le lecteur s’identifie lentement. Je fais également attention à créer des personnages très différents les uns des autres, mais également distincts des autres séries publiées à coté de la mienne dans le magazine Jump.

 

Justement, l’une des grandes caractéristiques de votre travail, c’est le design de vos personnages. Sur le plan vestimentaire, vous vous détachez beaucoup des stéréotypes, notamment ceux du Japon Médiéval et militaire. On voit que vous travaillez beaucoup les vêtements, que vous êtes attentif à la mode.  D’où viennent vos influences en terme de design?

Les animateurs de Naruto me complimentent souvent sur le design de mes personnages, pour leur caractère excentrique, qui au passage complique encore plus leur travail. Personnellement, je n’en suis pas vraiment conscient. Evidemment, j’ai choisi à dessein de m’écarter de la représentation académique des ninjas toujours vêtus de noir, je ne voyais pas l’intérêt de reprendre cette image tellement elle a été utilisée. J’ai ainsi pris volontairement la direction inverse, avec un petit blond habillé en orange et qui n’est même pas japonais. Je voulais que mes personnages s’inscrivent dans un imaginaire pop, à l’image de ceux d’Akira Toriyama. C’était surtout ça l’idée de départ.

Ensuite, il y a évidemment quelques particularités qui sont propres à mes obsessions, comme les fermetures éclairs, car je trouvais drôle d’introduire des éléments anachroniques dans cet un univers de prime abord médiéval ; je pense aussi aux sandales, car j’adore dessiner les orteils. Je dois être fétichiste des doigts et des orteils, ce qui est bizarre, j’en conviens (rires).

Concernant le design pur, il m’est arrivé à mes débuts de compulser des magazines de mode. Je customisais alors à ma sauce les vêtements qui me plaisaient. Mais j’ai aussi rapidement compris qu’il ne fallait pas trop entrer dans les détails, car le dessin devenait trop complexe pour pouvoir tenir le un rythme hebdomadaire.

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Vous venez de citer Akira Toriyama. Avec Katsuhiro Otomo, il est l’une de vos deux de vos influences majeures. Leurs deux styles vous ont beaucoup influencé et vous avez plusieurs fois confessé votre difficulté à vous en écarter. Aujourd’hui, avec votre regard professionnel, comment décririez-vous l’esthétique de ces deux auteurs, sur le plan technique ? Que reste-t-il, selon vous, de leur influence sur votre propre travail ?

Toriyama et d’Otomo m’impressionnent depuis que j’ai découvert leurs œuvres, quand j’étais adolescent. Akira Toriyama a incontestablement enrichi le genre shonen d’une esthétique pop. Je me suis beaucoup inspiré de Dragon Ball pour concevoir Naruto : un roman initiatique, où le personnage vieillit, où il fait régulièrement face à des épreuves de prime abord insurmontables et qu’il doit inexorablement apprendre à surmonter au prix d’efforts colossaux, et enfin une structure scénaristique qui se découpe en deux époques. Le style de Toriyama m’impressionne toujours énormément, et plus jeune j’ai passé pas mal de temps à tenter de l’analyser : ses corps ne sont pas réalistes, et subissent de nombreuses disproportions, ou des simplifications que certains pourraient a priori prendre pour des maladresses. Mais en fait tout est maitrisé. Il cherche à créer un effet, comique ou dramatique. Et la manière dont il dessine les décors montre bien à quel point Toriyama maitrise son trait : les proportions, et les perspectives, sont justes, et le trait est particulièrement détaillé. il y a là un contraste graphique qui provoque un effet que j’aime beaucoup, mais que je ne parviens pas à maitriser. Toriyama est un maître des effets graphiques.

J’admire aussi la lisibilité de son découpage. Il dessine beaucoup de scènes cadrées avec un peu plus de recul qu’on le fait habituellement, afin d’élargir le plan, pour pouvoir inclure dans l’image plus de protagonistes et de décor. Ces cases là montrent combien le découpage, le suivi de l’action et l’interaction avec l’environnement sont parfaitement maitrisés : chaque personnage est exactement à la bonne place, il n’y a aucune incohérence. C’est encore plus éclatant dans les scènes d’action, où la lecture des mouvements physiques, la manière d’enchainer les actions, restent parfaitement intelligibles pour le lecteur, sans le moindre effort à fournir ! On me dit souvent que mes mangas manquent de lisibilité. Vraiment, le talent de Toriyama dans le découpage de l’action est vraiment indépassable, d’autant qu’il le conjugue à une variété de cadrages, comme la plongée où là encore, il excelle.

Otomo est lui aussi un maitre incroyable, il a poussé son esthétique dans une direction complètement personnelle. Par exemple, il s’attarde sur le moindre détail, même s’il se doute que le lecteur ne s’en rendra pas compte. J’aime ce geste artistique chez lui. Et ces œuvres m’ont durablement marqué, qu’il s’agisse de Domu ou d’Akira.

Pour moi, ses thèmes ne sont pas exprimés frontalement, mais ils s’exhalent lentement de ses personnages. Akira m’apparaît comme une œuvre insurpassable. Otomo était influencé par Moebius, et en terme de dessin pur, on est dans une tout autre dimension que la mienne. C’est intouchable. Sans parler de son talent exceptionnel pour le découpage, le rythme, et surtout le cadrage. Les focales varient constamment, et il arrive en plus à reproduire les déformations optiques correspondant à chacune de ces focales. Les perspectives déformées de ses plans d’ensemble, en grand angle ou en fisheye, sont renversantes de beauté, et surtout elles n’ont rien de gratuites, elles traduisent les sentiments qu’éprouvent les personnages sur le moment. Il Otomo dessine avec un appareil photo dans la tête, c’est extrêmement rare dans le manga. Il est le seul, avec Tayio Matsumoto, à savoir faire ça au Japon. Et ce n’est pas un hasard, tous les deux ont été beaucoup influencés par la bande dessinée européenne, et par Moebius en particulier. Otomo est le premier à avoir poussé à ce point le dialogue entre le manga et le cinéma. Domu était mis en scène comme un film, et avant de le lire, je ne m’étais jamais dit qu’il était possible de raconter une histoire en manga sous cette forme-là.

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La fin de Naruto est annoncée pour bientôt. A quel moment décide-t-on qu’il est temps de conclure une série aussi longue ? Y a-t-il des doutes sur la direction à donner à sa conclusion ?

Pour moi, le personnage de Naruto ne pouvait exister sans refléter son opposé, Sasuke. Comme dans les rapports de complémentarité entre couleurs, Naruto cherche la reconnaissance tandis que Sasuke n’accepte pas les autres. Si chacun d’eux arrive à régler ses propres problèmes, leur relation sera arrivée à son terme, et la série n’aura plus de raison de se poursuivre. J’ai encore quelques doutes, mais la dernière scène, je l’ai bien en tête. Il me faut aussi étoffer le personnage d’Obito. Et toute la structure sera posée pour débuter le grand final.

NARUTO © 1999 by Masashi Kishimoto / SHUEISHA Inc

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