« Je suis heureuse. Je ne verrai pas le printemps. »

Seule sur la plage erre une jeune femme tuberculeuse, condamnée. On dit que la mort proche, notre vie défile sous nos yeux ; les pieds dans l’eau, elle se remémore les fragments de son passé. Ses parents rétrogrades, sa rencontre avec Henry, ce mariage dont elle ne voulait pas, son enfer glacial et finalement ses actes pernicieux. Tous ces événements l’ayant amenée ici, dans le Sud, sur cette plage, seule. Bientôt éteinte, emportant avec elle un fragment de la beauté de cette plage.

En collaboration avec le scénariste Éric Corbeyran, Byun Byung Jun nous offre cette adaptation de la nouvelle Première Neige de Maupassant, et une adaptation moderne ! En effet, alors que l’histoire d’origine se situait probablement au XIXe siècle, celle-ci prend place au XXIe. Un choix aussi audacieux que pertinent, car il permet de se mettre plus aisément à la place du personnage. Bien que pour certains Occidentaux il ne soit pas aisé d’imaginer qu’aujourd’hui encore des mariages plus ou moins explicitement arrangés perdurent, l’immersion se fait sans accroc. Nous retrouvons la narratrice sans nom de Maupassant, certes dans un nouveau contexte temporel, mais c’est bien elle. Passive face à la vie qu’elle mène jusqu’à ce que le froid, l’ennui et un mari trop absent et peu compatissant la poussent à provoquer sa propre fin. Elle n’a pourtant jamais été aussi heureuse que sur cette plage.

Ce « made in » Kana mélancolique redonne un second souffle à un titre qui ne nous vient peut-être pas spontanément en tête lorsque l’on songe aux récits de Maupassant. C’est l’occasion de découvrir une histoire modestement écrite, mais qui aujourd’hui encore ne manque pas de sens pour autant. L’intemporalité de la littérature. La collaboration entre un scénariste français et un dessinateur coréen donne encore plus de force à cette adaptation, créant une superbe œuvre à quatre mains. Le texte nous mène en douceur sur le fil des souvenirs de la narratrice, et ce, pendant que le trait atypique de Byun Byung Jun les illustre dans une succession d’aquarelles exprimant avec une aisance bluffante l’ambiance de Première Neige.

Vous l’aurez compris. Ici, pas d’action qui décoiffe, pas de tranche de rire, mais une tranche de vie réaliste et sobre sans volonté psychologique poussée, car comme le disait lui-même Maupassant « La psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l’existence ». À nous de faire nos propres conclusions.

On peut également prendre cette adaptation comme un hommage à la littérature française. L’adaptation en manga de classiques (ou moins classiques) est assez fréquente ces dernières années, et si l’on peut se questionner quant à la transposition d’un roman conséquent en manga, le format de la nouvelle transposée en manga semble beaucoup plus attirant ! Et, après tout, revoir ses classiques sous cette forme est plus que rafraîchissant, surtout lorsque chaque année nous voyons nos librairies envahies par le dernier Marc Levy – mais je suppose que ce n’est pas le sujet ici.

Amis littéraires dans le corps ou dans l’âme, lecteurs de mangas curieux ou à la recherche d’une nouvelle expérience de lecture, je ne peux que vous encourager à feuilleter quelques pages de Première Neige et à vous laisser porter…

 

… en attendant nos premières neiges respectives.