Interview exclusive et histoire inédite de l'auteur d'Ushijima, Shôhei Manabe !
Même paysage
Interview de Shôhei Manabe
Où vous trouviez-vous quand le tremblement de terre du 11 mars 2011 s’est produit ?
Je me trouvais sur mon lieu de travail.
Avez-vous senti, à ce moment-là, que c’était une secousse plus forte que d’habitude ?
J'ai pensé que le "Big one" que l'on annonce depuis longtemps s'était peut-être finalement produit.
Qu’avez-vous fait immédiatement après ?
J'ai appelé ma famille. Mais je n'arrivais pas à obtenir la communication. Je n'en menais pas large. Après le séisme, j'ai éprouvé un sentiment d'impuissance à plusieurs égards.
D’où vous est venue l’idée de cette histoire « le Même Paysage », fort différente de votre série actuelle « Ushijima, l’usurier de l’ombre » que Kana publie en version française ?
Après le séisme, je me suis rendu à Fukushima avec plusieurs autres dessinateurs de mangas pour une séance de dédicaces. En dessinant les portraits d'enfants réfugiés dans les abris, j'ai été impressionné par leur regard, qui me fixait droit dans les yeux.
L’avez-vous imaginé tout de suite après la catastrophe ? Comme une catharsis ? Sinon, quand ?
J'ai imaginé l'histoire concrètement six mois après la catastrophe, quand je suis allé à Fukushima pour me documenter.
Est-ce que l’écologie est une de vos préoccupations ?
Ce qui me préoccupe dorénavant, c'est l'influence exercée par les radiations sur le vivant.
Est-ce que le 11 mars 2011 a, selon vous, changé le regard des Japonais sur la planète Terre ? En quoi ?
Je pense que nous nous sommes mis à percevoir certains problèmes relatifs à notre mode de vie, comme, par exemple, tout ce qui concerne l'électricité.
Hiroshi, comme beaucoup de Japonais habitant la zone sinistrée, s’est retrouvé face à un terrible dilemme et a dû prendre une décision douloureuse : quitter ses parents, ses repères, pour mettre à l’abri sa femme et sa fille. A-t-il fait le bon choix, selon vous ?
Comme il m'a semblé que les femmes prenaient plus au sérieux les questions touchant à la santé que les hommes, dans ce récit, c'est la femme d’Hiroshi qui a conçu le projet d'aller se réfugier à Tokyo. Je pense que le fait qu’Hiroshi accorde de l'importance à sa relation avec sa femme est une bonne chose pour leur fille Shiori.
« Est-ce que ce paysage va disparaître…? » On sent dans cette phrase toute l’inquiétude du grand-père qui doit bien refléter celle du peuple japonais, mais il règne pourtant une certaine sérénité dans votre histoire courte, comment l’expliquez-vous ?
Après les événements, les Tokyoïtes étaient très sensibles au problème de la radioactivité, mais en discutant avec les gens de Fukushima, j'ai été surpris par leur attitude d'acceptation de ce qui s'était produit. Si vous percevez une certaine sérénité dans ce récit, c'est, à mon avis, à cause de cela.
On ne voit dans cette histoire aucune image de zone dévastée, aucune référence directe au tremblement de terre, au tsunami ou à l’accident nucléaire à proprement parler. Au contraire, tout est implicite, c’est plus un constat, une analyse psychologique de « la vie après ». Est-ce voulu ?
Des descriptions crues de la réalité ne me semblaient pas nécessaires dans ce récit. On peut donc dire que c'est voulu.
À la lumière de cette histoire courte, avez-vous un message particulier à transmettre à vos lecteurs francophones ?
Je voudrais demander aux Français, dont 75 % de l'électricité provient de l'énergie nucléaire, produite dans leurs 58 centrales, quelle impression a produit sur eux la catastrophe qui est arrivée au Japon.
Actuellement, pour oublier l'angoisse suscitée par le fait d’ignorer comment la situation va tourner, les Japonais se plongent dans leur vie quotidienne et les programmes télévisés de variétés. C'est également mon cas…
Un tout grand merci pour cet entretien, M. Manabe, et bravo pour votre œuvre !
ONAJI FUUKEI © 2012 Shohei MANABE / Shogakukan Inc.

