|
ENTRETIEN AVEC MOEBIUS
Mais comment ce choix s'est-il fait précisément ?
Précisément, l'éditeur avait constitué une liste de dessinateurs possibles, dans laquelle je pouvais choisir. Avec Jean Annestay, nous avons immédiatement flashé sur le nom de Taniguchi. Notre projet lui a beaucoup plu. Alors, avec son rédacteur en chef, ils ont commencé à regarder attentivement notre scénario. Disons qu’ils ont senti, eux aussi, qu'il y avait là quelque chose d'encore très européen et ils ont décidé, avec pas mal de tâtonnements, de refaire leur propre découpage. En gros, ils ont laissé tomber ce qu’on avait ajouté et se sont recalés sur le premier synopsis que j’avais apporté. Taniguchi s’est beaucoup impliqué dans la réécriture ? Bien sûr, il a beaucoup travaillé sur l’adaptation. Mais ce qui a été édité n’est en réalité que le préliminaire de l’histoire. Ils ont en fait "compacté" la série ? Voilà. C’est un préliminaire pas mal dégraissé de tout ce qu’on avait apporté comme aventure. La parution a débuté dans l'hebdomadaire "Morning" en juillet 1997 mais n’a pas eu la répercussion attendue. Comment ça ? Tu dois savoir que, chez Kodansha et à "Morning", ils fonctionnent comme fonctionnaient Dupuis et "Spirou" à une époque, c’est-à-dire que le lecteur remplit un questionnaire et chaque semaine, on a le hit-parade des meilleures histoires, avec sanction à la clé... ce qui fait que "Icare" a quitté la "front-page" pour s’enfoncer dans les profondeurs du magazine !
Tu m'en diras tant !
Eh oui ! C’était une bande qui surprenait les lecteurs. Pourtant je suis moi-même surpris par cette réaction car c’est le genre de bande qu’on peut voir sans problème. Disons que ce qu’en avaient fait Taniguchi et son rédacteur en chef était quand même honorable et très beau graphiquement. Vraiment je ne comprends pas cette absence de succès. Tu regrettes que l'éditeur n’ait pas essayé d’imposer la bande malgré tout ? Oui. Je regrette surtout que le lecteur l'ait boudée, tu vois, alors qu’il y avait quand même une réelle qualité. En plus, tandis que la parution était très engagée, vers les deux tiers, il y a eu un petit clash dans l'édition BD au Japon : une forme de récession qui a fait que les ventes de "Morning" ont commencé à baisser. Et les gros éditeurs ont senti qu’il fallait dégraisser sérieusement. Ceux de l'hebdo ont remplacé les équipes et la première action du nouveau manager a été de couper toutes les collaborations avec l’étranger. À l’époque, il y avait une énorme ouverture vers la France, avec des gens comme Baru, Baudoin, etc., beaucoup d’auteurs français ont travaillé pour les Japonais. Les oeuvres étaient remarquables, très intéressantes, les auteurs étaient bien payés puisque le change était avantageux avec le yen. Il y avait un réel plaisir, d’un seul coup, de paraître à l’autre bout du monde, dans l’Empire du Manga. Tout ça, d’un seul coup, a été coupé d’une façon brutale ; j’ai fait partie de la charrette, d’autant plus facilement que ma série et celles des autres Français avaient malgré tout du mal à s’imposer. Il aurait fallu une politique à long terme qui, au fond, présentait un intérêt sur le plan culturel mais s'avérait plutôt suicidaire sur le plan éditorial. Ils n'ont pas vraiment intérêt à ouvrir leurs colonnes à l’ennemi, si l'on peut dire, surtout que la politique japonaise est par ailleurs, dans l’ensemble, assez protectionniste... Finalement, avec "Icare", je fais figure d’exception culturelle!
"Icare" est quand même paru intégralement dans "Morning" ?
|
|||
Accueil > Dossier > Entretien avec Moebius (2ème partie)
Se connecter
S'inscrire
bookman-junior / Le 23/05/2012 à 13h03
bookman-junior / Le 23/05/2012 à 13h05
bookman-junior / Le 23/05/2012 à 13h04




