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Les écorchés vifs


Comme dans tout bon manga qui se respecte, "Psychometrer Eiji" ne se contente pas de raconter une seule et unique histoire. Si, au premier plan, on retrouve toujours les enquêtes, au fil du récit, celles-ci ne deviennent que des prétextes pour mieux nous faire découvrir chaque personnage.

De manière simplifiée, on pourrait dire que "Psychometrer Eiji" est un thriller social: une bande de jeunes lycéens se retrouve entraînée dans une suite d'affaires criminelles. Eiji, Tôru, Shokichi, Takashi… sont autant de rebelles, que la société laisse en marge, aux prises les uns avec les autres, livrés à eux-mêmes, dans la jungle urbaine de Tokyo. Sexe, drogue et Rock'n roll ne leur sont pas étrangers. Devenus d'inséparables amis dans la marginalité, ils ont tous des traces d'un passé difficile, sur le visage ou dans le cœur, mais cela n'empêche pas l'auteur de les malmener, leur arrachant des amis chers ou des membres de leur famille.

En aidant Shima, ils se retrouvent au service d'une justice qu'ils avaient toujours combattue. Il ne faut pas réellement s'en étonner: du statut de voyous de bas étage, ils accèdent à celui d'individus dont la société a besoin pour le bien des autres… Et, consciemment ou pas, "justiciers des rues malfamées" est un statut qui ne peut que leur convenir.

Comme c'est souvent le cas dans les bons mangas, le plaisir de la lecture provient notamment du fait qu'on retrouve des repères familiers, des personnages qui, au fil des semaines et des mois de parution, ne nous sont plus inconnus et deviennent des amis avec qui on prend rendez-vous.

Attirance partagée?

Malgré l'âge qui les sépare (16-17 ans pour Eiji; 25 ans pour Shima), on ne peut pas s'empêcher de douter que ces deux personnages ne sont ensemble que pour des raisons professionnelles... D'une enquête à l'autre, en filigrame, se dessinent des rapports, pour le moins ambigus, entre le psychometrer et l'inspectrice: Shima est toujours là pour Eiji, quand lui ou ses amis sont en mauvaise posture… et Eiji se révèle être un confident des plus compréhensifs pour Shima!

Reste à savoir si les auteurs auront assez d'audace pour créer un "dérapage" entre les deux protagonistes, dérapage qui pourrait passablement compliquer la manière d'enquêter....
Affaire à suivre…


Doux mélange

Le déroulement de l'histoire

Il existe de nombreux mangas mettant en scène des enquêtes policières. Chaque auteur a sa manière de raconter, chaque auteur utilise, selon son choix, les artifices du genre qu'il désire, pour construire son récit. Ainsi, parmi les titres des collections "Kana", vous connaissez déjà "Détective Conan" et "Monster".
 

Le premier reprend les bases du roman policier, comme en écrivait Sir Arthur Conan Doyle ("Sherlock Holmes"): le héros résout des enquêtes secondaires, tout en poursuivant son ennemi juré (le professeur Moriarty pour Holmes, et les "hommes en noir", pour Conan). Le but est de fournir au lecteur des repères familiers qu'il a plaisir à retrouver, tout en apportant, ça et là, une pièce pour compléter le puzzle global.

"Monster", quant à lui, fonctionne différemment: l'auteur nous entraîne à chaque page dans un environnement quasi inédit, et sa principale motivation est de tenir le lecteur en haleine, de le faire aller de surprise en surprise, de le déstabiliser. En ce sens, nombreux sont ceux qui n'hésitent pas à comparer le manga de Naoki URASAWA à la BD de Vance et Van Hamme: "XIII".

"Psychometrer Eiji" ne rentre, en fait, dans aucun de ces deux types de narration policière; et cela s'explique facilement: "Psychometrer Eiji", "Détective Conan" et "Monster" s'adressent à trois publics différents, à trois tranches d'âge différentes. Il n'y a rien d'étonnant alors, à ce qu'ils soient tous les trois, dans trois genres distincts de la collection "Kana": Shonen Kana ("Détective Conan"), Dark Kana ("Pychometrer Eiji") et Big Kana ("Monster").
 

 
 

Shonen Kana pour "Détective Conan"
 

 




Dark Kana pour "Psychometrer Eiji"

 
 

Big Kana pour "Monster"
 

L'analyse de la narration des trois séries peut se présenter de la manière suivante: il faut en moyenne 3 chapitres à Conan pour démasquer un assassin; il en faut entre s5 et 8 à Eiji, et il faudra probablement 18 volumes au Docteur Tenma pour arriver à trouver la clé de l'énigme "Monster".

A public différent, crimes différents: si les meurtres qui ont lieu dans "Détective Conan" peuvent parfois être assez cruels, l'auteur préserve cependant la sensibilité de son public. Par contre, dans "Pychometrer Eiji", même si les images restent soft, la manière dont les crimes sont perpétrés, ne laisse pas de marbre les âmes sensibles. Il ne faut y voir aucune volonté de choquer, ou encore de plonger dans le scabreux. Simplement, l'inspecteur Shima appartient à la brigade criminelle et elle est attachée aux enquêtes traitant de tueurs récidivistes, ceux que l'on appelle en anglais les serial killers. Si l'on fait exception du don de psychométrie d'Eiji, il est fort probable que presque toutes les enquêtes mises en cases par le duo d'auteurs, soient inspirées de faits divers réels.

Chaque enquête est passionnante pour de nombreuses raisons. La première, c'est que chaque tueur a une forte personnalité et qu'il est victime d'un traumatisme psychologique qui l'a finalement conduit aux meurtres. La deuxième raison, c'est que chaque enquête permet de partager un peu plus l'univers d'Eiji: sa famille, ses copains, son passé, et surtout, l'étendue de son pouvoir. La troisième raison, c'est que l'enquête est suivie de près du début à la fin, voire plus à la fin. En effet, une fois le meurtrier arrêté, l'histoire se poursuit, et apporte les réponses qui permettent de boucler véritablement l'enquête: mobile du crime, état psychologique, traumatismes du passé, etc. Rien n'est laissé au hasard, rien n'est laissé en suspens.

Enfin, un des charmes évidents de la série, ce sont ses protagonistes. Eiji, Shima, Emi, Tôru, etc., sont autant de personnages auxquels on s'attache, et à propos desquels on finit par avoir envie de tout savoir. Un point qui n'a pas échappé au scénariste: Andô diffuse avec parcimonie les secrets du passé de ses héros. Entre deux enquêtes majeures, on trouve souvent une histoire courte, qui a pour but d'en apprendre un peu plus sur chacun des personnages. Un passé trouble, une vie de famille pas ordinaire, un drame personnel, ou d'autres choses… Autant de courts récits qui donnent de la vie aux protagonistes, et qui apportent souvent, grâce à un fait du passé, des explications sur un comportement présent .