
Critique du film Quartier Lointain
Actu publiée le samedi 13 novembre 2010
Nous avons le plaisir de partager avec vous l'excellente critique d'une de collaboratrices, Corine Jamar, sur le film Quartier Lointain, adapté du manga de Taniguchi, l'auteur du Sommet des dieux.
Sam Garbarski, réalisateur du Tango des Rashevski et d'Irina Palms, tombe amoureux de la BD culte de Jîro Taniguchi et la réinterprète au cinéma.
D'habitude les réalisateurs, s'ils ne travaillent pas sur base d'un scénario original, adaptent un roman. Sam Garbarski a eu, lui, un coup de cœur pour une BD : Quartier lointain de Jîro Taniguchi. "Ce sont les images qui m'ont d'abord parlé", dit-il.
Mais s'il a transposé le récit du célèbre mangaka (qui se déroule au Japon) dans un petit village des Alpes, il en a cependant respecté l'époque et surtout son atmosphère si particulière, son étrangeté, sa magie.
La caméra du réalisateur a su se substituer au crayon du mangaka. Ses images, même si le film impose évidemment son propre rythme, ont les mêmes qualités que celles de la BD: simplicité, pureté, fluidité, finesse, légèreté (mais pas dans le sens superficiel du mot, attention), sensibilité...
De toutes ces caractéristiques, le jeu des acteurs est lui aussi imprégné : Pascal Grégory, Léo Legrand, Jonathan Zaccaï, Alexandra Maria Lara et les autres sont justes, à la fois formidablement présents et... tout en retenue. Ils ont ce côté un peu naïf (d'ailleurs presque tous ont de grands yeux étonnés comme dans la BD). Et puis cette lumière presque blanche, qui a quelque chose d'un peu irréel, d'un peu transparent et qui rend les émotions paradoxalement encore plus palpables, à fleur d'écran.
La musique aussi, composée par le groupe Air, contribue à nous donner cette impression d'intemporalité.
A propos d'impression: le film dure ce que dure un film normal, 1h30 à peu près, et pourtant images et personnages continuent à se promener longtemps dans nos têtes : un moment, un regard, un mot nous rend visite et s'attarde quelque peu.
Quartier lointain c'est un de ces films qui ne se termine pas après le mot fin. Il nous emmène... plus loin, dans des coins (recoins ?) de notre vie où on n'a plus mis les pieds depuis longtemps, comme Thomas, le personnage principal.
En revisitant pendant quelques jours son enfance, celui-ci va être amené à comprendre le départ de son père et à ne plus vouloir à tout prix l'empêcher. Thomas et son père, même s'ils ne s'échangent que quelques mots, se parlent enfin. "Le dialogue entre un père et son fils dans les années 60 n'était pas le même qu'aujourd'hui. Les parents, à l'époque, c'était une véritable institution. On ne leur posait pas ce genre de questions: Papa, es-tu heureux ?" nous explique Sam Garbarski.
Une des réussites du film, ce qu'il nous fait comprendre avec une infinie délicatesse, sans appuyer, sans insister, sans rien imposer, c'est le fait que Thomas ne va ni reproduire le schéma familial ni l'envoyer bouler. Thomas ressort de ce film, libre. Et le spectateur aussi, qui est en droit de tout imaginer.
Et c'est bien en cela que le film de Sam Garbarski est un film ouvert, un film qui a, comme le disait joliment un autre réalisateur, Bertolucci, laissé les portes et les fenêtres grandes ouvertes. Ouvert, à l'écoute de l'enfant qui est en chacun de nous mais aussi… des autres.
C'est un des collaborateurs de l'agence de publicité de Sam Garbarski qui lui lance un jour, il y a des années de cela, cette boutade: "Ce spot, pourquoi tu ne le tournes pas toi-même ? " "Chiche", répond Sam qui s'appelait alors Eddie Garbarski. Eddie l'enfant arrête la publicité, Sam l'adulte devient réalisateur. Comme le père dans le film, il est reparti de zéro, a décidé de se donner une deuxième chance. Et un jour, un ami lui offre la BD Quartier lointain...
Corine Jamar

